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Poème en prose

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Le poème en prose est une forme hybride, ni nouvelle ou histoire brève, ni poème au sens traditionnel, ce qui complique toute tentative de définition. Suzanne Bernard, dans sa thèse Le poème en prose de Baudelaire jusqu'à nos jours (Nizet, 1959) propose les critères suivants : Il s'agit d'un texte en prose bref, formant une unité et caractérisé par sa « gratuité », c'est-à-dire ne visant pas à raconter une histoire ni de transmettre une information mais recherchant un effet poétique. Un aperçu historique permettra mieux de saisir la problématique de cette forme.

Sommaire

[modifier] Précurseurs

Le Moyen-Âge sépare strictement vers et prose (même si Guillaume de Machaut a pu les mélanger à l'intérieur d'un même texte : Le Livre du Voir Dit). Pour populariser des romans initialement écrits en vers, on en transpose certains en prose, mais cela se cantonne au genres narratifs.

Il faut attendre le XVIIè siècle pour voir les limites entre prose et poésie s'assouplir. Face à la prodigieuse prolifération de poèmes de circonstance admirablement versifiés mais insipides, jugés inférieurs aux textes de grands stylistes prosateurs, apparaît l'idée que le vers n'est pas synonyme de poésie. Certaines pièces de théâtre (en vers) sont ainsi transposées en prose (en général, il est vrai, très rythmée, à la manière du vers). Le carcan des règles établies par Malherbe et consolidées par Boileau ne laisse pas la place à certains auteurs d'exprimer leur sensibilité ; leur intérêt se déplace donc vers le roman, où se développe une prose poétique, rapidement reconnue par les contemporains. On parle de « poème en prose » pour La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette, sans que ce terme recouvre la définition actuelle.

Le rapprochement entre prose et poésie devient plus sensible vers la fin du siècle avec la publication de Télémaque de Fénelon, donné pour la suite de L'Odyssée d'Homère, le plus grand poète épique de l'Antiquité; et surtout au XVIIIè siècle, pendant lequel la prose poétique connaît un essor croissant avec Buffon dans ses descriptions d'animaux, Le Diable Amoureux de Cazotte, récit fantasmagorique, Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, et surtout Rousseau avec La Nouvelle Héloïse et Les Rêveries du Promeneur Solitaire.

[modifier] Origines

Toutefois, la prose poétique restait de la prose, un moyen supplémentaire pour le romancier, une marque de son style, sans constituer une véritable forme de poème. Autour de 1800, pendant que se constitue le romantisme, les aspirations des écrivains tendent de plus en plus vers l'absolu. La poésie suscite à nouveau de l'intérêt (contrairement au siècle des Lumières où elle était considérée comme un ornement) et la versification sera assouplie, notamment par Victor Hugo. Cependant cela ne suffit pas pour certains tempéraments, qui se soumettent plus difficilement à la tyrannie de la rime et du mètre. Les traductions en prose de poésies d'outre-manche attribuées au mythique Ossian seront suivies par plusieurs textes brefs poétiques écrits par des auteurs moins connus aujourd'hui (Xavier Forneret, Jules Lefèvre-Deumier). D'autres donnent leurs écrits pour des traductions de poèmes étrangers ou anciens: La Guzcla de Mérimée, les Chansons madécasses d'Évariste Parny. François-René de Chateaubriand, très porté vers le lyrisme mais doté d'aucun talent pour les vers, écrit de nombreux et célèbres passages de ses livres en prose poétique. Vers la même époque Maurice de Guérin est l'auteur du Centaure, texte lyrique en prose long d'une dizaine de pages. C'est dans ce climat que Aloysius Bertrand publie Gaspard de la Nuit. Il utilise consciemment la forme de la ballade médiévale pour évoquer en prose des scènes oniriques ou fantastiques, plutôt des impressions que des récits. On considère cet auteur comme le véritable créateur du poème en prose.

[modifier] Le développement au XIXe siècle

Le grands auteurs romantiques n'ont que peu d'égard pour cette nouvelle forme. En ont-ils seulement connaissance? C'est Baudelaire qui redécouvre le livre de Bertrand, tombé dans l'oubli. Il s'en inspire pour écrire le recueil Le Spleen de Paris dont le sous-titre petits poèmes en prose consacre la formule. Dans la la lettre à son éditeur Arsène Houssaye qui sert de préface, Baudelaire explique que la prose est la plus apte à traduire la sensibilité de la vie moderne, surtout pour celle de la ville, qui devient ainsi l'un des thèmes de prédilection du poème en prose. A la suite de ce recueil, les nouvelles productions de ce type foisonnent. Mallarmé y contribue, ainsi que Rimbaud dans les Illuminations, Tristan Corbière, Charles Cros, etc. Sans doute cette forme prépare-t-elle le terrain pour l'émergence du vers libre . Le poème en prose est un genre difficile à cerner, se présentant souvent comme un récit bref, mais s'en distingant par la langue riche en images et en sonorités, les impressions fortes, l'absence de personnage bien caractérisé. Aucune délimitation n'est très satisfaisante, les textes produits sont parfois inclassables. Ainsi, Une Saison en Enfer de Rimbaud est peut-être plus un témoignage qu'un véritable poème. Vers la fin du Second Empire, le Comte de Lautréamont (pseudonyme d'Isidore Ducasse) publie les Chants de Maldoror, où se mêlent d'authentiques poèmes en prose, des fragments de roman, des descriptions de rêves et de fantasmes cruels, le tout formant un ensemble dominé par le personnage de Maldoror. Un poème en prose constitue pourtant une unité à lui seul. Peut-il ainsi s'intégrer dans un livre qui se veut pourtant une collection de « chants » ? Mais s'il faut élargir la définition, pourquoi ne pas y inclure des textes suscitant une forte impression, même s'ils se veulent récits ? (cf. les Contes Cruels de Villiers de l'Isle-Adam).

[modifier] Le XXe siècle

Ces questionnements ne sont pas encore au goût du jour au tournant du siècle. La soif d'exotisme est propice à la publication de textes traitant d'un ailleurs mythique ou rêvé : Pierre Louÿs prétend traduire d'anciens poèmes grecs dans les Chants de Bilitis, Paul Claudel (Connaissance de l'Est) et Victor Segalen (Stèles) evoquent l'Asie. Les limites se font de plus en plus floues. Entre Saint-John Perse dont le verset deviendra démesuré au point de courir parfois sur presque toute une page et constituer quasiment un paragraphe de prose, entre Blaise Cendrars qui écrit la Prose du Transsibérien en... vers (libres), entre André Gide dont Les Nourritures Terrestres sont constituées tantôt de poèmes en vers libres ou versets, tantôt d'extraits de journal, tantôt de prose poétique adressée à son disciple imaginaire Nathanaël, il est difficile de ne pas être désorienté. Après la première guerre mondiale, Max Jacob dans la préface au Cornet à Dés, tente d'établir une théorie du genre, mais qui répond mal à certaines questions. Pierre Reverdy (Poèmes en Prose) et à sa suite les surréalistes, attirés par l'image de modernité qui s'en dégage depuis ses débuts, ancrent le poème en prose définitivement dans la littérature française, que ce soit sous forme de petits récits oniriques (Poisson Soluble d'André Breton, La Nuit Remue et Un Certain Plume d'Henri Michaux), ou de courts textes dans le style des écritures automatiques comme chez Louis Aragon ou Paul Éluard. Des styles plus personnels apparaissent alors pendant, mais surtout après la Seconde Guerre mondiale. René Char utilise son langage laconique dans de nombreux poèmes en prose et rapproche cette forme de l'aphorisme. Francis Ponge expérimente dans Le Parti pris des choses la description minutieuse des objets quotidiens, démontrant une nouvelle fois la richesse du genre et son lien étroit avec le monde moderne qui nous environne.

[modifier] Aujourd'hui

Depuis 1945, la plupart des poètes se sont essayés de près ou de loin au poème en prose : Yves Bonnefoy (Rue Traversière), Jacques Dupin, Philippe Jaccottet (Paysages avec figures absentes), André du Bouchet, Michel Deguy, James Sacré, Jacques Réda, Matthieu Messagier (Orant). Devenue habituelle, routinière, cette forme risque donc de perdre sa formidable capacité à concentrer en elle les dynamiques de l'avant-garde comme elle a toujours su le faire. Un regard sur la création contemporaine paraît rassurant. Si le poème en prose a gagné du terrain en supprimant la limite qui existait entre prose et poésie (ce qui se voit dans le roman où l'emploi de la prose poétique s'est généralisé), il demeure à l'affût de nouveaux domaines par le brouillage des limites anciennes et nouvelles, en particulier par l'exploration des expressions hybrides, entre poésie et roman (Emmanuel Hocquard, Olivier Cadiot avec Futur, Ancien Fugitif, Pierre Alféri avec Fmn, Nathalie Quintane avec Début et Cavale). Souvent proche des arts plastiques (Le Sujet Monotype de Dominique Fourcade), il est au cœur des préoccupations de la poésie contemporaine, dans son souci de dire à la limite du dicible, parfois jusque dans une langue répétitive, presque informe (Christophe Tarkos dans Anachronisme) ou au contraire kaléidoscopique, fragmentée, comme fausse (Caroline Sagot-Duvauroux).

[modifier] Ailleurs

Né en France, le poème en prose s'est propagé dans tout le monde. On trouve des auteurs qui l'ont pratiqué en Angleterre (Oscar Wilde), en Russie (Ivan Tourguéniev, en Allemagne (Sarah Kirsch), en Autriche (Friederieke Mayröcker) et même en Inde (Udayan Vajpeyi).

[modifier] Bibliographie

[modifier] Articles connexes

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