Lucrèce
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Cet article concerne le poète et philosophe latin. Pour la dame de l'histoire romaine, voir Lucrèce (dame romaine).
Image:Lucretius.jpg Titus Lucretius Carus ou Lucrèce est un poète et philosophe latin qui vécut au premier siècle avant l'ère chrétienne. Les dates exactes de sa naissance et de sa mort ne nous sont pas connues, on les situe généralement entre 98 et 54 av. J.-C. Les circonstances de sa vie et ses principaux événements restent également obscurs.
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[modifier] Son œuvre
Nous avons de lui le poème en six chants, en hexamètres dactyliques, intitulé De natura rerum. C'est un exposé de la doctrine d'Épicure, sous une forme qui pourtant était rejetée par le maître (Epicure et les épicuriens « orthodoxes » refusaient la poésie) : Lucrèce s'en explique par la métaphore du remède amer que les enfants refusent d'absorber si on ne met pas de miel sur la coupe (le remède symbolise la doctrine d'Epicure, avec toute sa difficulté, et le miel représente la forme poétique, qui charme les sens).
Il est remarquable de signaler que le De natura rerum ne fut « édité » (et sauvé de l'oubli) qu'après la mort de Lucrèce par Cicéron, qui admirait la qualité poétique de l'ouvrage, bien qu'il ait souvent lui-même combattu l'épicurisme.
[modifier] Physique
Lucrèce était un "physicien", au sens antique de découvreur de la nature. Il expose une vision du monde matérialiste dans laquelle l'intervention des dieux est jugée illusoire (même si leur existence n'est pas niée, Lucrèce cantonne leur influence à des "intermondes", dans lesquels les dieux vivent heureux, sans se préoccuper aucunement des affaires des hommes). L'univers est selon lui un principe inaltérable (qui ne possède ni début ni fin) puisque c'est lui qui contient tout (ainsi rien ne peut l'altérer de l'extérieur) et qu'il est composé d'atomes et de vide, eux-même inaltérables. Sa représentation du monde est fondée sur l'atomisme hérité de Démocrite et d'Épicure. Cependant son atomisme dépasse le mécanisme d'une façon remarquable, grâce au concept épicurien du clinamen, qui fonde ontologiquement le principe de liberté.
On sait que ce concept est devenu une des bases de la pataphysique d'Alfred Jarry. On sait moins que ce clinamen, qui introduit la liberté que tout strict mécanisme exclut, correspond tout à fait à l’indétermination quantique, qui cause tant d'incertitudes aux physiciens, alors que chez Lucrèce il est l'objet d'un lyrisme presque libertaire. On le voit quand on traduit "atome" par corpuscule :
« Les corpuscules descendent en ligne droite... mais il leur arrive, on ne saurait dire où ni quand, de s'écarter un peu de la verticale, si peu qu'à peine on peut parler de déviation. Sans cet écart ils ne cesseraient de tomber... il n'y aurait point lieu à rencontres, à chocs, et jamais la nature n'aurait rien pu créer... C'est pourquoi il faut que les corpuscules s'écartent un peu de la verticale, mais à peine et le moins possible. (...)
Qu'un rien le dévie de sa ligne, qui serait capable de s'en rendre compte ? Mais si tous les mouvements sont enchaînés dans la nature, si toujours d'un premier naît un second suivant un ordre rigoureux, si par leurs écarts les corpuscules ne provoquent pas un mouvement qui rompe les lois de la fatalité, et qui empêche que les causes ne se succèdent à l'infini, d'où viendrait donc cette liberté accordée sur terre aux êtres vivants ; d'où viendrait, dis-je, cette libre faculté arrachée au destin, qui nous fait aller partout où la volonté nous mène ? (...)
Aux corpuscules aussi nous devons reconnaître cette propriété : eux aussi ont une cause de mouvement autre que les chocs et la pesanteur – une cause d'où vient le pouvoir inné de la volonté, puisque nous voyons que rien ne peut naître de rien... Or tel est l'effet d'une légère déviation des corpuscules, dans des lieux et des temps non déterminés. »
(Voir citation plus complète à clinamen.)
[modifier] Autres citations
- Tantum religio potuit suadere malorum.
- « Tant la religion a pu inspirer de malheurs » (I, 101)
- Suave mari magno, turbantibus aequora ventis,
- E terra magnum alterius spectare laborem...
- « Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d'assister du rivage à la détresse d'autrui... » (II, 1-2)
Mais pour ne pas tomber dans l'interprétation complètement fausse qui voit dans cette citation une marque d'égoïsme, il faut ajouter les deux vers suivants :
- ...non quia uexari quemquamst iucunda uoluptas,
- sed quibus ipse malis careas quia cernere suauest.
- « ... non qu'on éprouve un doux plaisir à la souffrance de quiconque, mais parce qu'il est agréable de voir les maux auxquels on échappe. » (II, 3-4)
- Nil igitur mors est ad nos, neque pertinet hilum,
- Quandoquidem natura animi mortalis habetur.
- « La mort n'est donc rien pour nous et ne nous touche en rien, puisque la nature de l'âme apparaît comme mortelle. » (III, 830)
[modifier] Voir aussi
Lucrèce d'après Victor Hugo :
« L'autre, Lucrèce, c'est cette grande chose obscure, Tout. Jupiter est dans Homère, Jéhovah est dans Job ; dans Lucrèce, Pan apparaît. Telle est la grandeur de Pan qu'il a sous lui le Destin qui est sur Jupiter. Lucrèce a voyagé, et il a songé; ce qui est un autre voyage. Il a été à Athènes ; il a hanté les philosophes; il a étudié la Grèce et deviné l'Inde. Démocrite l'a fait rêver sur la molécule et Anaximandre sur l'espace. Sa rêverie est devenue doctrine. Nul ne connaît ses aventures. Comme Pythagore, il a fréquenté les deux écoles mystérieuses de l'Euphrate : Neharda et Pombeditha, et il a pu y rencontrer des docteurs juifs. Il a épelé les papyrus de Sepphoris, qui, de son temps, n'était pas transformée encore en Diocésarée ; il a vécu avec les pêcheurs de perles de l'île Tylos. On trouve dans les Apocryphes des traces d'un étrange itinéraire antique recommandé, selon les uns, aux philosophes par Empédocle, le magicien d'Agrigente, et, selon les autres, aux rabbis par ce grand-prêtre Éléazar qui correspondait avec Ptolémée Philadelphe. Cet itinéraire aurait servi plus tard de patron aux voyages des apôtres. Le voyageur qui obéissait à cet itinéraire parcourait les cinq satrapies du pays des philistins, visitait les peuples charmeurs de serpents et suceurs de plaies, les psylles, allait boire au torrent Bosor qui marque la frontière de l'Arabie déserte, puis touchait et maniait le carcan de bronze d'Andromède encore scellé au rocher de Joppé. Balbeck dans la Syrie creuse, Apamée sur l'Oronte où Nicanor nourrissait ses éléphants, le port d'Asiongaber où s'arrêtaient les vaisseaux d'Ophir, chargés d'or, Segher, qui produisait l'encens blanc, préféré à celui d'Hadramauth, les deux Syrtes, la montagne d'émeraude Smaragdus, les nasamones qui pillaient les naufragés, la nation noire Agyzimba, Adribé, ville des crocodiles, Cynopolis, ville des chiens, les surprenantes cités de la Comagène, Claudias et Barsalium, peut-être même Tadamora, la ville de Salomon ; telles étaient les étapes de ce pèlerinage, presque fabuleux, des penseurs. Ce pèlerinage, Lucrèce l'a-t-il fait ? On ne peut le dire. Ses nombreux voyages sont hors de doute. Il a vu tant d'hommes qu'ils ont fini par se confondre tous dans sa prunelle et que cette multitude est devenue pour lui fantôme. Il est arrivé à cet excès de simplification. de l'univers qui en est presque l'évanouissement. Il a sondé jusqu'à sentir flotter la sonde. Il a questionné les vagues spectres de Byblos ; il a causé avec le tronc d'arbre coupé de Chyteron, qui est Junon-Thespia. Peut-être a-t-il parlé dans les roseaux à Oannès, l'homme-poisson de la Chaldée, qui avait cieux têtes, en haut une tête d'homme, en bas une tête d'hydre, et qui, buvant le chaos par sa gueule inférieure, le revomissait sur la terre par sa bouche supérieure en science terrible. Lucrèce a cette science. Isaïe confine aux archanges, Lucrèce aux larves. Lucrèce tord le vieux voile d'Isis trempé dans l'eau des ténèbres, et il en exprime, tantôt à flots, tantôt goutte à goutte, une poésie sombre. L'illimité est dans Lucrèce. Par moments passe un puissant vers spondaïque presque monstrueux et plein d'ombre: Circum se foliis ac frondibus involventes. Çà et là une vaste image de l'accouplement s'ébauche dans la forêt, Tunc Venus in sylvis jungebat cordora amantum; et la forêt, c'est la nature. Ces vers-là sont impossibles à Virgile. Lucrèce tourne le dos à l'humanité et regarde fixement l'Énigme. Lucrèce, esprit qui cherche le fond, est placé entre cette réalité, l'atome, et cette impossibilité, le vide ; tour à tour attiré par ces deux précipices, religieux quand il contemple l'atome, sceptique quand il aperçoit le vide ; de là ses deux aspects, également profonds, soit qu'il nie, soit qu'il affirme. Un jour ce voyageur se tue. C'est là son dernier départ. Il se met en route pour la Mort. Il va voir. Il est monté. successivement sur tous les esquifs, sur la galère de Trevirium pour Sanastrée en Macédoine, sur la trirème de Carystus pour Metaponte en Grèce, sur le rémige de Cyllène pour l’île de Samothrace, sur la sandale de Samothrace pour Naxos où est Bacchus, sur le céroscaphe de Naxos pour la Syrie Salutaire, sur le vaisseau de Syrie pour l'Égypte, et sur le navire de la mer Rouge pour l'Inde. Il lui reste un voyage à faire, il est curieux de la contrée sombre, il prend passage sur le cercueil, et, défaisant lui-même l'amarre, il pousse du pied vers l'ombre cette barque obscure que balance le flot inconnu. »
Victor Hugo, « William Shakespeare », in Œuvres complètes : Philosophie, Paris, éd. J. Hetzel & A. Quantin, 1882
[modifier] Liens internes
[modifier] Liens externes
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- De la nature
- En français, livre I
- En français, Livres I à VI
- Biographie et citations de Lucrece
- Bibliographie au livre 3 du De rerum naturacs:Titus Lucretius Carus
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