Essai sur l'origine des langues
Un article de Wikivisual, l'encyclopédie libre.
| Image:Phonetik.png | Cet article est une ébauche à compléter concernant la linguistique, vous pouvez partager vos connaissances en le modifiant. |
| Image:Socrates Louvre.jpg | Cet article est une ébauche à compléter concernant la philosophie, vous pouvez partager vos connaissances en le modifiant. |
Œuvre postume inachevée de Jean-Jacques Rousseau dans laquelle il réfléchit sur les langues et la musique, mais aussi complète le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.
Dès l’instant où, sans doute par une nécessité imprévue, par le fait d’un accident naturel, géologique ou climatique, l’homme naturel quitte sa solitude forestière, et naturelle, pour s'associer avec autrui, il laisse libre cours à sa perfectibilité et s’installe dans la culture et dans l’histoire, dans le langage et dans le chant. Au chapitre IX, l’auteur met en pratique dans la temporalité historique (et non utopique, d’où l’impossibilité d’une philosophie de l’histoire au sens prophétique chez Rousseau), l’hypothèse d’état de nature du second Discours, où la crainte des autres, perçus comme ennemis, amenait les hommes à s’éviter, et paradoxalement à vivre en paix. Donc, dans les climats doux et fertiles, l’homme sauvage vit solitaire sans besoin des autres, ses besoins étant seulement physiques et réduits à la famille, ce qui limite la langue aux gestes et à quelques sons inarticulés. Mais de multiples bouleversements naturels vont obliger les hommes à se rassembler pour survivre et réguler la nature, comme nous le verrons plus loin. Dans les déserts du sud, autour du point d’eau, vont naître les premières passions, amoureuses et voluptueuses, et les premiers chants, langage moral et non calcul rationnel organisant les sons, est-il encore précisé au chapitre XIV contre Rameau qui affirme la primauté de l’harmonie en musique.
Rousseau rompt donc dans son essai avec les deux aspects néo-pythagoriciens du paradigme de l’harmonie baroque, le calcul, modèle de la langue universelle chez Leibniz, et l’harmonie propre à Rameau. La mélodie n'est que la transcription des passions humaines qu’expriment par leur chant les hommes, définis spécifiquement par leur perfectibilité, c’est à dire leur capacité à évoluer à partir de rien et d’acquérir et développer toutes leurs capacités et leur imagination, d’où leur capacité à improviser leur propre histoire dans une temporalité non préétablie par une quelconque harmonie. C’est le propre de l’improvisé de n’être pas parfait parce que imprévisible «soit en bien, soit en mal».
Cette formule, Rousseau l’utilise dans l’ Essai à propos de «la langue de convention qui n'appartient qu’à l’homme: voilà pourquoi l’homme fait des progrès, soit en bien, soit en mal», puis la reprend dans l’ Emile ou de l'Education à propos de «l’imagination qui étend pour nous la mesure des possibles, soit en bien, soit en mal».
Une autre reprise, à l’unisson ou à l’octave [signalée par Catherine Kintzler dans ses notes sur L’ Essai GF] semble remarquable: «c’est alors seulement que» au chapitre IX de l ’Essai et au livre I, chapitre VIII Du contrat social, qui semble s’opposer au «toujours déjà», souvent utilisée par le philosophe allemand Heidegger, du paradigme harmonique. Elle permet de mettre en relation ces deux passages de l’ Essai et du Contrat, concernant la perfectibilité, implicite mais non citée, ni dans le premier: «La terre nourrit les hommes; mais quand les premiers besoins les ont dispersés, d’autres besoins les rassemblent, et c’est alors seulement qu’ils parlent et qu’ils font parler d’eux» ni dans le second: « C’est alors seulement que la voix du devoir, succédant à l’impulsion physique, et le droit à l’appétit, l’homme, qui jusque-là, n’avait regardé que lui même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, et de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants». Cette reprise permet de montrer que, quand Jacques Derrida, dans la Grammatologie [Editions de Minuit p.40], déduit de l’ Essai «deux séries: (I)animalité, besoin, intérêt, geste, sensibilité, entendement, raison, etc. (2).humanité, passion, imagination, parole, liberté, perfectibilité, etc.», le contexte de la double formule du «c’est alors seulement que» permet de contester la place des mots entendement et raison dans la série de l’animalité, puisque cette formule indique dans le Contrat, quelques lignes plus loin, «l’instant heureux...qui, d’un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme» se voyant, dans ce passage à l'état civil, «forcé...de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants». Ces deux termes semblent bien appartenir à la série de l’humanité et de la perfectibilité dont ils sont d’ailleurs des conséquences.
Deux indices donc d’une reprise de l’ Essai pendant la rédaction du Contrat et de l’ Emile, écrits entre 1758 et 1761, qui permettent peut-être de proposer des jalons dans la temporalité de la réflexion du philosophe et de mettre en correspondance ses oeuvres sans les isoler ni les hiérarchiser. Sans doute contemporain à l’origine du second Discours de 1755 dans une première ébauche, l’Essai (d’abord intitulé Essai sur les principes de la mélodie selon une note de l’Emile) en est surtout un développement, terminé vers 1761, qui pourrait suivre l’évolution d’une pensée à la fois musicale et théorique.
Le paradigme de la mélodie, du chant et de la perfectibilité, s’il se construit contre la prépondérance de la raison harmonique, ne refuse pas à la mélodie les apports de l’harmonie dans la mesure où le chant conserve son naturel et respecte le principe d’unité de la mélodie.
Catherine Kintzler cite ce texte manuscrit de Rameau [ Rameau et la fin de l’esthétique classique Ed. du Sycomore]: «Point d’ouvrage soit de la nature soit de l’art soit en physique soit même en morale, qui ne soit susceptible de ce terme, harmonie universelle, harmonie céleste, harmonie du corps humain, harmonie en peinture, en architecture, harmonie du gouvernement, etc. ... pour parvenir cependant à la justesse exacte rigoureuse et sensible qu’on trouve dans la musique, laquelle semble nous être donnée par la nature comme le type sensible de ce que doit être en proportions, c’est à dire de toute perfection».
Daté de 1759, ce texte montre bien en quoi l’Essai serait la réponse indirecte annoncée par Rousseau: la peinture, la musique, le jardin, la politique et la morale ne sont pour l’un que les applications pratiques des lois de l’harmonie universelle et transcendante. La liberté n’a pas de place dans cet équilibre mathématique « de toute perfection». Pour l’autre, il l’explique aux chapitres XIII et XIV de l’Essai, il s’agit non de «sciences naturelles» mais de «beaux arts», activités spécifiques à l’humanité et à elle seule. La perfectibilité, l’imagination, la liberté des hommes leur ont fait développer ces qualités, «soit en bien, soit en mal», après le passage à l’état civil, inévitable et donc difficilement conciliable avec une pensée de l'harmonie de la nature et de la perfection. Car la nature doit elle-même être pensée selon le principe de perfectibilité, comme progrès nuancé, «soit en bien, soit en mal» et non comme progrès négatif et sans nuance comme le définissait le premier Discours de 1750, première ébauche d’une pensée mélodique elle même perfectible.
Le second Discours, celui sur l’inégalité, explique que l’homme est «façonné à demi» parce que la nature a donné à l’animal l’instinct pour survivre quand les hommes doivent se contenter de leur perfectibilité, « faculté qui à l’aide des circonstances développe successivement toutes les autres», progrès nuancés, on l’a vu, dans l’ Essai sur l'origine des langues par la formule du «soit en bien, soit en mal» qui fait du concept de perfectibilité chez Rousseau un concept spécifique, à la fois positif et négatif, différent de son acception positive au siècle des Lumières, ou de l’acception négative du premier Discours.
Dans un ancien texte, L’influence des climats, il résume les développements à venir et nous amène à proposer le concept d’acclimatation, synonyme de celui de perfectibilité : «Si toute la terre était également fertile, peut-être les hommes ne se fussent-ils jamais rapprochés. Mais la nécessité, mère de l’industrie, les a forcés de se rendre utiles les uns aux autres pour l’être à eux mêmes» (on remarque ici la définition inverse du principe de la main invisible où l'intérêt de chacun devrait produire celui de tous, changement de paradigme oblige ) «c’est par ces communications, d’abord forcées, puis volontaires, que leurs esprits se sont développés, qu’ils ont acquis des talents, des passions, des vices, des vertus, des lumières, et qu’ils sont devenus tout ce qu’ils peuvent être en bien ou en mal. L’homme isolé demeure toujours le même, il ne fait de progrès qu’en société». La double conséquence des bouleversements terrestres a été de transformer l’environnement, mais aussi les sociétés humaines en les combinant «d’une manière nouvelle, et ces combinaisons, dont les premières causes étaient physiques et naturelles, sont devenues par le fruit du temps, les causes morales qui changent l’état des choses, ont produit des guerres, des émigrations, des conquêtes, enfin des révolutions qui remplissent l’histoire des hommes et dont on fait l’ouvrage des hommes sans remonter à ce qui les a fait agir ainsi»[Oeuvres t.3, la Pléiade NRF]. Le hasard n’est qu’un moment du changement, et non une fatalité, puisque si la nécessité et les causes physiques et naturelles sont à l’origine de l’évolution humaine individuelle et collective, la liberté humaine, la perfectibilité et la volonté morale vont les relayer «en bien ou en mal», annonce de l’autre formule. On peut comprendre alors le «sans cela, tout irait plus mal encore» du début de l'Emile, la survie de l’humanité, et donc sa possibilité, est à ce prix; sinon, avec encore une reprise de formuleà l’unisson qui peut signifier la continuité de la pensée: «sans cela... à la fin tout eût péri» écrit-il au chapitre IX de l’ Essai.
"Le premier état de la terre différait beaucoup de celui où elle est aujourd’hui, qu’on la voit parée ou défigurée par la main de l’homme. Le chaos... régnait dans ses productions..., tout croissait confusément... Avant que les hommes réunis missent par leurs travaux communs une balance entre ses productions...elle maintenait ou rétablissait cet équilibre par des révolutions... Sans cela, je ne vois pas comment le système eût pu subsister, et l’équilibre se maintenir. Dans les deux règnes organisés, les grandes espèces eussent à la longue absorbé les petites: toute la terre n’eût bientôt était couverte que d’arbres et de bêtes féroces; à la fin, tout eût péri".
La nature semble pensée comme un système autonome, mais chaotique, dont l'équilibre est au prix des bouleversements géologiques et climatiques. La liberté d’action de l'homme, par son instabilité même, y trouve totalement sa place «soit en bien, soit en mal» et cette formule définit l’humain qui devient ici facteur d’équilibre en stabilisant la nature, en la cultivant et en canalisant les eaux... Ce qui explique le double «sans cela» et fait de ce texte une sorte de charnière entre une pensée présente dont le contexte serait le paradigme de la perfectibilité, c’est à dire de l’improvisation, de la mélodie et non de l’harmonie, et une pensée à venir s’en éloignant en partie.
D’où les conséquences esthétiques de cette conception de la nature: l’homme, cet être dénaturé, sans instinct, ne peut contempler la nature qu’une fois qu’il l’a rendue habitable et donc cultivée, dénaturée, «contournée à sa mode» en «campagne riante» car, dans les endroits ou les hommes peuvent vivre, elle n’est souvent que du mauvais pays, de la broussaille, du terrain vague. Ce n’est en général que dans des endroits rares et inaccessibles à l’homme qu’elle cache «ces lieux si peu connus et si dignes d’être admirés»[ la Nouvelle Héloise]. Ce que le peintre romantique allemand Caspar David Friedrich va s’attacher à peindre toute sa vie: des paysages à la limite du sublime, vertigineux ou inhospitaliers, dans lesquels l’homme a rarement sa place, sauf comme un spectateur vu de dos, prostré dans sa contemplation d’une nature d’avant l’homme. «La nature semble vouloir dérober aux yeux des hommes ses vrais attraits auxquels ils sont trop peu sensibles, et qu’ils défigurent[verbe à connotation négative]...Ceux qui l’aiment et ne peuvent l’aller chercher si loin sont réduits à lui faire violence, à la forcer [verbes à connotation positive] en quelque sorte à venir habiter avec eux, et tout cela ne peut se faire sans un peu d’illusion» continue Rousseau dans son roman où il décrit comment Julie a installé au fond de son verger un jardin secret, joignant l'agréable à l’utile de manière à en faire un lieu de promenade qui ressemble à la pure nature: «il est vrai, dit-elle que la nature a tout fait, mais sous ma direction, et il n’y a rien là que je n’ai ordonné».
Car avant de pouvoir contempler, il faut l’activité de l’homme qui aménage et ainsi crée la possibilité même du regard humain, parce que la perfectibilité humaine, « soit en bien, soit en mal », transforme, en la parant ou la défigurant, la nature confuse et envahissante. Elle la fige dans l’espace et dans le temps selon des règles qui permettent à l’homme de s’y retrouver, qu’il s’agisse de l’art du jardin ou du paysage pictural, règles qui en évoluant vont amener l’homme à modifier son regard sur la nature, tout en continuant de la maintenir à distance, selon un principe de perspective qui la contient et l’isole comme dans un cadre de fenêtre.
Du jardin d’Eden des peintures religieuses aux paysages profanes de la peinture flamande, il y a tout un processus de laïcisation qui accompagne l’appropriation de l’homme occidental sur le monde, domestiquant un peu partout la nature, au point que le jardin classique à l'italienne, puis à la française, devra céder la place au jardin à l’anglaise pour permettre au regard de retrouver des lieux plus «naturels», dans un espace de plus en plus maîtrisé par l'homme. En apparence du moins, car ce dernier jardin serait organisé de façon monadique, comme reflet de la totalité universelle, selon le philosophe T.O.Enge dans Architecture des jardins en Europe[Taschen], ce qui le rapprocherait donc du paradigme de l’harmonie.
Mais Rousseau, lui, décrit le jardin de l’homme de goût, conciliant à la fois l’humaniste et le botaniste, comme un lieu utile et plaisant où sont rassemblés sans artifice visible, ni à la française, ni à l’anglaise justement, l’eau, la verdure, l’ombre et la fraîcheur, comme sait le faire la nature, sans user de la symétrie ni aligner les allées et les bordures. L’homme de goût «ne s’inquiétera point de se percer au loin de belles perspectives: le goût des points de vue et des lointains vient du penchant qu’ont la plupart des hommes à ne se plaire qu’où ils ne sont pas.»
Quant au chapitre IX de l’ Essai il semble bien une réponse aux critiques et objections du second Discours, puisqu’il va y dépasser l’aporie sur le langage et ses «embarras», y préciser aussi la question de la pitié, on l’a vu, et l’invraisemblable hypothèse de la longévité de l’homme sauvage [reprise du poète épicurien latin Lucrèce qui écrivait dans De la nature des choses: «une race d’hommes vécut alors, race des plus dure, et digne de la dure terre qui l’avait créée" ( De la nature, V, 925...)] Cette idée est réévaluée par Rousseau dans l’ Essai : «tout ce qui est débile périt, tout le reste se renforce» - ce que Darwin n’aurait pas refusé - et l’amène à imaginer la possibilité pour les plus nombreux, moins robustes et plus paisibles, d’inventer la vie pastorale, les premiers chants et les premières langues pour résoudre les problèmes du Discours.
De même, les allusions au texte biblique semblent à la fois une réponse aux objections des censeurs, et une manière de les neutraliser, comme le doigt qui incline l’axe du monde, tout en prenant ses distances: «j’appelle les premiers temps ceux de la dispersion des hommes , à quelque âge du genre humain qu’on veuille en fixer l’époque... Epars dans ce vaste désert du monde, les hommes retombèrent dans la stupide barbarie où ils se seraient trouvés s’ils étaient nés de la terre [souligné par nous]. En suivant ces idées si naturelles, il est aisé de concilier les idées de l’écriture avec les monuments antiques...». Quand Rousseau réfère aux «idées si naturelles», il ne pense pas une nature cause et principe de sa propre organisation, avec des mains, attributs de la toute puissance créatrice qui a façonné Adam avec la glaise, car, dans le même chapitre, il récuse l’hypothèse d’un «printemps perpétuel», d’un paradis abondant en tout, où les hommes, «sortant des mains de la nature» se seraient dispersés pour conserver leur «liberté primitive» en évitant l’état social.
[modifier] Bibliographie
- Jacques Derrida, De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967, ISBN 2707300128.
[modifier] Liens externes
- Le texte intégral à télécharger sur le site des Classiques des sciences sociales.
|
|

